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Au Boudu Livre – FALLOUJAH, Ma campagne perdue

Un article proposé et rédigé par Eva Kopp sur la base d’une interview d’Halim Mahmoudi.

 

Falloujah_Halim_Toulouscope FALLOUJAH
Ma campagne perdue
écrit par Feurat Alani
illustré par Halim
Steinkis / Les Escales
Collection Témoins du Monde
ISBN 978-2-36569-430-8
128 pages
18€

 

Falloujah_Halim_Toulouscope

La guerre. La vraie.

Brute. Cruelle. Injuste.

Celle avec la faim et la peur.

Celle avec les snipers sur le toit.

Celle avec les bombes, les hurlements, les blessés.

Celle avec les morts qui hantent les vivants et les vivants presque morts.

 

A l’origine du récit

Il y a quelque chose d’indécent à avoir osé s’imaginer être en guerre, en France, quand on lit ce reportage sous forme de récit illustré.

En 2003, en Irak, des soldats américains ont installé leur base de campement dans une école de Falloujah, la ville qu’on appelle « la cité des mosquées ». Sur le toit, à l’aide de jumelles, ils peuvent surveiller la population. Rapidement, la colère gronde : les habitants se plaignent d’être espionnés. Des balles sont tirées. Des blessés et des morts.

Quatre mercenaires américains sont tués en représailles. Leurs corps sont brûlés par l’incendie du véhicule tout-terrain où ils étaient, puis traînés par des véhicules avant d’être mutilés et pendus à un pont par la population.

 « Quelques jours plus tard, les forces américaines font le siège de Falloujah, tuant des centaines de personnes et en déplaçant des milliers d’autres. C’est le tournant. »

Falloujah vacille dans l’horreur et devient le tombeau ouvert d’une population piégée à jamais.

Falloujah et l’auteur, Feurat Alani

2004, quelques semaines après la bataille, l’auteur Feurat Alani, grand reporter, s’installe à Falloujah, dans la ville de ses cousins.

Falloujah représentait alors pour lui l’insouciance de son enfance, la ville des vacances. Celle où le temps élastique semblait ne jamais s’écouler, celle dont les étoiles filantes hachuraient la nuit. Celle des matchs de foot en famille. Pourtant la vie n’y était pas aussi paisible que les souvenirs veulent bien laisser croire. La guerre Iran-Irak y avait lieu.

Le choc est d’une immense violence. Ville dévastée transformée en « paysage lunaire », check points dans chaque rue, poussière, misère et les enfants qui naissent estropiés. « À Falloujah, 20% des naissances sont anormales ». Serait-ce à cause de ce phosphore blanc tombé du ciel ? Feurat veut comprendre et mène son enquête.

Un reportage bouleversant et instructif sur le scandale sanitaire de Falloujah.

Une enquête interdite.

Un témoignage à lire absolument, porté par le trait à vif du talentueux dessinateur toulousain Halim.

Le trait à vif du toulousain Halim Mahmoudi

Falloujah_Halim_Toulouscope©Halim Mahmoudi

Halim, auteur, illustrateur, scénariste et journaliste manie aussi bien le stylo que la plume (à l’encre de Chine).

Un trait uppercut, des plans cinématographiques, des visuels en noir et blanc immensément expressifs, l’émotion au bout du crayon : le trait d’Halim est facilement reconnaissable. On y retrouve systématiquement quelque chose de l’ordre, à la fois, de l’intime et de l’universel.

Nous avions été profondément touchés par Petite Maman, la précédente bande dessinée d’Halim. L’auteur reprend son crayon et nous prend aux tripes pour Falloujah, écrit par Feurat Alani.

Une véritable prouesse tant graphique que documentaire.

 

ENTRETIEN AVEC HALIM – Illustrateur de FALLOUJAH Ma campagne perdue

 

Falloujah_Halim_Toulouscope

 

 * Comment est née cette collaboration avec Feurat Alani ?

Pour « Falloujah », ce sont les éditions Steinkis, et Les Escales, qui sont venus me chercher, pour lancer la collection « Témoins du Monde ». Feurat Alani, le scénariste, appréciait lui aussi mon travail, et j’aimais beaucoup le sien, notamment ses enquêtes à la fois engagées et très humanistes (reportages sur le Monde Arabe, les 1000 tweets…). On a la même sensibilité. J’ai donc lu son récit, qui m’a bouleversé et terrifié. C’était un matériau actuel, brûlant, une vision géopolitique rare. J’ai donc été très honoré par leur invitation et je suis monté à bord.

 

* FALLOUJAH Ma campagne perdue est illustré avec un réalisme et un sens du détail impressionnant. Aviez-vous des indications précises du résultat attendu pour chaque case ou étiez-vous libre de proposer votre interprétation ?

Merci. Mis à part, le contexte architectural, culturel et civilisationnel de l’Irak, j’étais totalement libre de créer. Mais le plus dur a été de retrouver des sources documentaires d’un Moyen-Orient d’avant-guerre. Ça m’a pris 4 mois de recherches pour tout rassembler. Du monde arabe, on n’a quasiment que des images de guerre, de terrorisme, de villes détruites, de misère et de mort. Sur internet comme ailleurs. Et quand on regarde bien, la plupart des œuvres artistiques provenant de notre « monde » sont des drames ou des récits très durs. Ça en dit long…

 

* Comment vous êtes-vous documenté pour être au plus près de la réalité ?

J’ai commencé par chercher des sources iconographiques et des photos sur internet. Après j’ai dû fouiller dans tous les livres qui existent sur ce monde, mais ça n’a rien donné mis à part les précieux livres de Georges Corm, Amira Hass, Tariq Ali, Chris Edges ou Robert Fisk, sur la situation géopolitique de cette région du monde. Bref, pour finir, j’ai regardé tous les documentaires que je pouvais sur l’Irak, jusqu’à ce que je tombe enfin sur la perle rare : « Irak Homeland : Year One » de Abbas Fahdel. Dans ce film terrifiant et déchirant, on entre dans l’intimité irakienne. Pour le reste, Feurat m’a conseillé sur les détails comme l’architecture, le dialecte, les mœurs etc.

 

* FALLOUJAH Ma campagne perdue est un récit documentaire illustré, un genre encore peu exploré. Comment l’avez-vous abordé ?

Excellente question. Je suis ravi que vous la posiez ! :))  En fait, je n’avais pas envie de faire une BD reportage distante et confortable. Il fallait entrer dans la subjectivité irakienne, faire un récit à taille humaine, où on rit, on pleure et on souffre avec les personnages (qui existent dans la réalité).

Et j’avoue que j’aime beaucoup quand la fiction s’empare de la réalité pour la faire ressentir à travers la lunette de nos émotions. C’est pourquoi j’ai eu recours au symbolisme comme l’empreinte digitale qui épouse la cartographie du pays, les vautours qui assombrissent le ciel, ou la mort qui pilote un avion pour larguer des bombes chimiques représentés par des fantômes tueurs.

 

* Avoir ses dessins pour dénoncer le scandale sanitaire de Falloujah et participer à porter cette information au plus grand nombre est une grande responsabilité… 

Oui en effet, vous avez raison. Je ne m’en suis rendu compte que plus tard, quand j’étais en train de dessiner. Il s’agit probablement du pire crime contre l’humanité, de taux de radiations 7 fois pires qu’à Hiroshima, d’un meurtre de masse qui anéantit génétiquement des êtres humains à naître, et empoissonne l’eau, la terre et l’air que les irakiens respirent. Les USA n’ont pas envoyé leurs soldats à la guerre, mais à la mort. Ce n’est pas un conflit, mais un génocide programmé d’avance. Jusqu’à l’apparition de DAECH… Alors logiquement, l’enquête reste interdite. Des militants et des chercheurs ont reçu des menaces de mort, pour ce que nous racontons Feurat et moi.

Donc oui, j’ai ressenti une immense responsabilité, dans ce combat contre l’oubli, pour la justice, et la vie telle que nous l’aimons. Ce qui est arrivé en Irak, nous pend au nez à tous…Démocratie ou pas, ça ne fait aucune différence !

 

* Comment illustrer FALLOUJAH Ma campagne perdue en noir et blanc s’est-il imposé à vous ?

Au début, ni les éditeurs, ni Feurat ni moi, ne savions si l’album allait être en couleur ou pas. C’est lors de tests couleurs sur 2 ou 3 pages, qu’on s’est rendu compte que le noir et blanc était plus approprié. La couleur enlevait une force au récit, en l’adoucissant. Ça le rendait moins réel, moins frappant. Nous avions donc très vite opté pour faire un album en noir et blanc.

 

* Peut-on parler de co-écriture ?

Oui complètement. Le récit de base, l’histoire, est totalement celle de Feurat, de A à Z. Comme il est grand reporter et journaliste, j’ai eu un long article de fond, sous format texte. Que j’ai ensuite réécrit, avec le langage narratif adéquat : La mise en scène, la création de situations, le tempo, le rythme, les dialogues. J’ai suivi le fil conducteur, en en faisant une BD.

 

* FALLOUJAH Ma campagne perdue a-t-il fait évoluer votre manière d’appréhender un récit, un scénario ? A-t-il changé vos envies de créations ?

Il est peut-être encore trop tôt pour le dire. Probablement que ça a influencé ma manière de travailler, mais je n’en ai pas l’impression, non. Mes envies de créations sont comme une lame de fond qui avance en moi depuis des années. Je n’arrête jamais de « concevoir ». Et rien de ce que je peux faire ne détourne cette lame de fond créative. J’ai compris qu’elle était autotélique, qu’elle existait pour elle-même si bien que je ne sais jamais ce qui va en sortir ni comment. Je découvre.

Par exemple, quand j’attaque une idée, je suis surpris en permanence du chemin que je trace. Impossible de le savoir avant d’être plongé dans le chaudron.

 

A lire aussi,

Librairies toulousaines, une réouverture progressive pour le déconfinement. 

 

* Y a-t-il une question que vous aimeriez que l’on vous pose ?

Ha, ça je n’en ai aucune idée :))) Il y a tant de questions possibles ! … où je voudrais être ? Aux Bahamas ou Hawaï. Qu’est-ce que je ferais avec le pouvoir entre les mains ? Je fouterais la paix à tout le monde. Ce qui donne un sens à la vie sur terre ? Le sexe. Ce que j’aimerais voir disparaître à part la guerre ? La misère, la faim, ou la police. Bref, il y a autant de questions que de sujets à aborder, je pense.

 

* Comment dessinez/écrivez-vous ?

Les idées me viennent en musique, ou toujours tout seul en mouvement. Quand je me perds dans mes pensées en marchant ou en courant. Je noircis des carnets, avec des idées, concepts et synopsis.

Ecrire c’est un état de transe un peu. Un torrent à canaliser avec un plan précis d’abord, et puis un chantier à installer, par étapes, et qui permet de suivre le fil sans se perdre. Comme une lutte avec l’inspiration.

Dessiner c’est moins prenant. Je dessine à ma table à dessin, toujours en musique. Et puis, je me jette dans le vide, pour totalement me faire absorber. Disparaître.

 

* Un rituel d’auteur- illustrateur ?

Je ne sais pas si c’est lié, mais je m’entraîne tous les jours aux Arts Martiaux. Un rituel dont je ne peux pas me passer. Je me suis même fait un petit dojo dans mon garage, pour assouvir cette passion dévorante.

Sinon, je suis un boulimique de livres, de films, de journaux etc. J’ai un tic d’archiviste, qui fouille, note, coupe, recoupe, agglomère. Un peu comme les chercheurs, qui passent leur vie à trouver des questions à des réponses. Une histoire sans fin !

 

* D’autres projets créatifs en vue ?

Oui. J’ai écrit plusieurs scénarios, des histoires que je ne dessinerai pas. Et je vais commencer à faire des albums de genre, toujours engagés mais beaucoup plus divertissants. Il y a du polar, de la comédie satirique, une histoire d’amour, de l’action pure, et un thriller assez glaçant. Plein de choses…

Les albums que je vais dessiner moi-même seront des concepts narratifs ou visuels. Pour la première fois de ma vie, j’ai envie de m’amuser et de mettre un peu le bazar dans la BD. Avant, je ne me le serais jamais autorisé. Donc maintenant, il est temps.

 

 

Ô Toulouse

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Toulouse, c’est…

Tout simplement : Un bouillonnement multiculturel et humain unique.

Un souvenir : Mon coup de foudre pour la ville, le premier soir d’été passé ici.

Un lieu : ¨Le grand marché de la place St-Sernin/Arnaud-Bernard.

Une personnalité : Magyd Cherfi (Zebda).

Un livre : L’Ennemi Intérieur de Mathieu Rigouste.

Une ballade : Le jardin des plantes

Un restaurant : L’Entrecôte, ou bien, La Pelouse Interdite

Une gourmandise / un plat : Les sushis.

 

 

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Dédicaces à venir :

–  Avec l’épidémie actuelle, il n’y encore aucune date de prévue. Suivez l’actu d’Halim pour en savoir plus !

 

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Merci à Halim de s’être prêté à l’interview et au jeu de Toulouscope et merci à Eva Kopp, chroniqueuse littéraire pour Toulouscope et auteure.

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